Fêter quoi?
C'est possible que je casse un peu le party.
(English text available here.)
Aujourd’hui, le Québec se fête. Ça se traduit généralement par beaucoup de drapeaux bleu et blanc, et beaucoup de musique.
Je n’ai pas beaucoup d’amour pour les drapeaux en général, mais j’aime bien notre fleurdelisé. Pour le bleu royal, ma couleur préférée. Pour son caractère unique, comme la nation qu’il représente. Pour ce qu’il est censé inspirer, parce qu’un drapeau reste un signal qui appelle un idéal.
J’aime notre musique, la trame sonore de notre fête nationale. Je me suis usé le poignet gauche, l’épaule droite et les dix doigts à tenter de reproduire Piché et Bélanger. J’ai malmené Ferland et Charlebois bien plus qu’ils ne le méritaient. Et j’espère encore être capable, un jour, de jouer En Berne des Cowboys Fringants au même rythme endiablé que Jean-François Pauzé. Ou de chanter comme Leonard Cohen. Tout ça et d’autres vont jouer un peu partout aujourd’hui. Et dans mon coeur, aussi.
Au fil des années, j’en suis tout de même venu à me demander ce qu’on fêtait le 24 juin.
Pourquoi agite-t-on des drapeaux? Pourquoi nous retrouvons-nous dans des parcs ou autour de feux de bois, un peu partout au Québec chaque année, à six mois de Noël?
Oui, « nous » existons. Certains diront envers et contre tous. Pour ma part, je dirais envers et avec tous. Comme dans tous ceux qui étaient là avant que Jacques Cartier ne plante sa croix à Gaspé, et aussi tous ceux qui sont arrivés ensuite et qui continuent d’arriver encore, et qui nous permettent de continuer. Parce que sans elles, sans eux, on diminuerait déjà tranquillement.
Oui, « nous » sommes heureux, l’un des peuples les plus heureux au monde, apparemment.
Mais nous ne sommes même pas capables de nous entendre sur ce que nous fêtons aujourd’hui.
Pour beaucoup d’entre nous, le 24 juin est une perpétuelle répétition générale du grand soir qui verra naître le pays.
Pour beaucoup plus d’entre nous, c’est la fête d’une province un peu différente du reste d’un pays imparfait auquel elle doit néanmoins continuer d’appartenir.
Pour la grande majorité d’entre nous, le 24 juin est heureusement la fête de toutes celles et ceux qui considèrent que le Québec est leur maison.
Pour beaucoup trop d’entre nous, ce n’est malheureusement que la fête de ceux qui peuvent dire « poutine » et « tabarnak » sans accent, qui vénèrent les mêmes saints que nos ancêtres, qui se fondent dans une foule au défilé de la Saint-Jean sans qu’on les remarque trop.
Pour beaucoup trop d’entre nous, incluant certains politiciens, c’est la fête de ceux qui répondent de la même façon qu’eux à notre éternelle question existentielle, qui ne sera probablement jamais résolue. Les autres n’auront qu’à fêter une semaine plus tard.
On fait semblant d’ignorer ces divergences pendant qu’on agite nos fleurdelisés et qu’on écoute de la musique tous ensemble. Des politiciens de toutes appartenances souhaitent une bonne fête nationale à tout le monde, même si, intérieurement, ils maudissent quand même un peu ceux qui en ont une idée différente.
Ça fait généralement de notre Fête nationale l’occasion d’une surenchère d’hommages un peu creux à une gloire passée et sublimée. Un peu, aussi, en l’espoir d’un avenir optimiste, mais un peu flou, et qu’on ne voit pas tous de la même façon.
Mais, concrètement, on fête quoi?
Le Québec est, de façon durable, la province avec le plus haut taux de décrochage scolaire. L’éducation étant le principal déterminant d’à peu près tout le reste, j’ai un peu de misère à fêter ça.
Nos routes, nos hôpitaux, nos écoles et l’ensemble de notre infrastructure publique tombent en ruine parce qu’on a été trop bêtes pour les entretenir correctement. Ça prendrait au moins 50 milliards $ pour tout retaper.
Récemment, on a appris qu’il fallait ajouter l’entretien de notre réseau d’eau potable, qui fuit de partout et qui est tellement en mauvais état que des dizaines de milliers de logements ne peuvent être construits. C’est 50 milliards $ de plus, donc au moins 100 milliards $ en tout, pour l’ensemble des infrastructures. Vous vouliez chanter? Et bien maintenant, dansez!
C’est sans compter que l’ensemble continue à se dégrader plus vite qu’on ne le répare. Autrement dit, l’an prochain, le chiffre sera plus élevé. J’ai de la misère à fêter ça aussi.
Ça fait longtemps que notre système de santé n’arrive plus à nous soigner. Mais pendant que l’attente se perpétue et des patients meurent sur les listes d’attente ou oubliés à l’urgence, on continue à trouver toutes sortes de primes à ajouter à nos médecins, déjà parmi les mieux payés au monde. Ça aussi, ça tend à couper mon inspiration nationale.
Six ans après une pandémie particulièrement dévastatrice pour nos aînés, des milliers de nos vieux les plus abîmés vivent les dernières années de leur vie en occupation double, triple ou même quadruple dans un CHSLD, attendant de mourir en regardant le plafond de leur chambre. Pas sûr qu’ils ont tellement le goût de fêter eux non plus.
Je pourrais aussi parler de la façon dont on (mal)traite nos jeunes de la DPJ, les plus vulnérables, avant de les abandonner à leur sort à 18 ans pour qu’ils grossissent les rangs de nos itinérants.
Ou de la façon dont on trouve toujours une façon d’enlever le peu de financement des organismes communautaires, qui font tout ce que l’État ne veut ou n’arrive pas à faire, et tiennent ainsi notre solidarité sociale à bout de bras.
Ou des centaines de millions brûlés chaque année dans des entreprises foireuses, et des autres millions versés en récompense à ceux qui ont présidé au gaspillage. Étonnamment, il y a toujours de l’argent pour ça.
Pendant ce temps, la liste d’à peu près tout ce que j’ai nommé ci-dessus va empirer, parce qu’il va y avoir moins de monde pour s’occuper des problèmes et plus de problèmes à s’occuper, notamment parce que le Québec vieillit très vite.
Au lieu de planifier en fonction de cet avenir très prévisible et maintenant très proche, la priorité de nos politiciens a trop souvent été de nous exciter d’un côté ou de l’autre d’un pays qui ne se fera jamais.
Ces dernières années, un parti qui n’était ni pour ni contre l’indépendance du Québec a eu le génie de trouver un épouvantail rassembleur autant pour les fédéralistes et les souverainistes, passant deux mandats à jeter de l’essence sur le brasier de nos peurs linguistiques et identitaires. Tout ce qui n’est pas catho-laïque-franco-pure-laine a ainsi été présenté comme une menace, même si plusieurs d’entre elles et eux portent nos hôpitaux et nos écoles à bout de bras, en plus d’occuper des emplois essentiels au fonctionnement de notre société.
Je suis conscient que je casse un peu le party à toujours me préoccuper davantage des problèmes qu’on peut mesurer que ceux qu’on aimer imaginer.
Il reste que, quand je vois du bleu et du blanc un peu partout le jour de la Saint-Jean, j’ai maintenant tendance à me demander si on brandit nos couleurs pour oublier ou par simple inconscience, et j’ai un peu moins envie de me planter dans un parc avec mon fleurdelisé.
Et je me dis qu’on devrait peut-être remplacer nos drapeaux par des pics et des pelles, et mettre des gants de travail, parce qu’on a toute une corvée devant nous.
Ça serait bien si l’an prochain, à la même date, on avait avancé sur deux ou trois trucs.
On pourrait au moins fêter ça.
-30-
Je m’appelle Patrick Déry. J’écris pour vivre et je tente quelque chose de différent ici. Si vous avez aimé lire ce texte, vous pouvez m’encourager en m’achetant un café. Les commentaires, les partages et les mentions « j’aime » sont toujours appréciés.
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La réponse est un peu dans la question: on a le droit d'oublier pendant quelques heures. Et c'est plus sain que les drogues dures. Le discours d'Antoine Gratton, l'année dernière, en est un bel exemple. Et comme les gens connaissent peu (ou pas) leur histoire, c'est un petit rappel (très petit). Hier j'ai eu le plaisir de voir un anglo élu par la peur de Trump sur une scène pleine de drapeaux du Québec. C'étair surréaliste. Juste pour ça, ça a valu la peine de suivre ma blonde un 23 juin et de me taper la foule. J'ai vu E.T. il existe vraiment.
Un peu partout dans le monde on a une fête nationale… et probablement qu’un peu partout dans le monde, les problèmes que vous énumérez ici sont aussi le lot des nations… j’aime l’idée de nous sortir de ce casse-tête pendant quelques heures… pour sentir une solidarité (si ténue soit-elle) qui reste autrement cachée par ce que vous décrivez avec précision.