Les principes du Parti libéral du Québec
Au-delà des brownies et des fling-flang.
(English version available here)
La première chose qui vient à l’esprit lorsqu’il est question des principes du Parti libéral du Québec, c’est qu’il ne semble pas en avoir. Et je ne pense pas ici à l’éthique ou aux « brownies », ou si peu.
L’histoire de Sona Lakhoyan Olivier est évidemment pitoyable. Non seulement la députée libérale de Chomedey a fait travailler ses employés du bureau de circonscription – qui sont payés par l’État – pour la campagne à la chefferie de Paolo Rodriguez, mais elle a fait disparaître les preuves quand elle s’est fait pincer. Puis, elle a tenté d’influencer le témoignage éventuel de ses employés. Édifiant.
Mme Lakhoyan Olivier a été expulsée du caucus et du parti, ce qui était un minimum. Les enquêtes de l’UPAC et celle du Directeur général des élections pourraient faire rouler d’autres têtes, mais il semble plus probable que le cas de la députée de Chomedey soit isolé.
Personne ne pense sérieusement que le nouveau chef du PLQ, Charles Milliard, tolérerait, encouragerait ou recourrait lui-même à ces tactiques d’une autre époque. Pas plus que Monsef Derraji, André Fortin, Madwa Nika Cadet ou Enrico Ciccone, pour ne nommer que ceux-là. De plus, l’appétit médiatique pour les scandales au PLQ aurait probablement fini par faire sortir les « fling-flang », s’il y en avait eu d’autres.
Les sondages envers le PLQ ont semblé aussi démontrer que c’est ce que beaucoup de Québécois pensent. Entre la démission de Pablo Rodriguez, fin décembre, et le début avril, le Parti libéral est passé d’un creux de 21 % à un sommet de 32 % d’intentions de vote. Ce n’est pas si mal pour une course à la direction qui a été un non-événement et un nouveau chef plutôt inconnu du grand public, alors que la question du financement illégal restait en toile de fond.
Depuis, le PLQ a arrêté de monter, et redescendu un peu, autour de 28 %. Si ce n’était qu’un seul sondage, on pourrait conclure que c’est dans la marge d’erreur, mais ça ressemble au début d’une tendance.
Quelque chose a fait plus mal que les manigances de Mme Lakhoyan Olivier. Qu’est-ce qui s’est passé?
Je vais y aller d’une interprétation très personnelle et généralement peu conventionnelle. Vous avez le droit de ne pas être d’accord.
Auparavant, je veux détailler un peu les fluctuations. Ça ne sera pas long, mais ça donne un autre éclairage.
Avant les allégations de fling-flang et les odeurs de brownies, le PLQ se maintenait autour 25 à 27 % d’intentions de vote, ce qui représentait le meilleur résultat en cinq ans.
(Les images qui suivent sont tirées de l’incontournable site Qc125.com de Philippe J. Fournier.)
Après le coup de force et l’expulsion de Marwah Rizqy, suivi de la démission de Pablo Rodriguez, l’appui au PLQ est descendu jusqu’à 21 % — ce qui était quand même mieux que les appuis sous les 15 % enregistrés tout au long de l’année 2023 et une partie de 2024. Il n’y avait pas de brownies dans ce temps-là, mais pas beaucoup d’inspiration non plus.
Puis, avec le couronnement de Charles Milliard, le soutien au PLQ a grimpé jusqu’à 32 %. C’est évident qu’un nouveau chef pour un parti de pouvoir apporte toujours une curiosité et un intérêt, mais c’est quand même notable que cette hausse ait eu lieu malgré la couverture encore très présente des allégations de financement illégal et des enquêtes en cours, notamment celles de l’UPAC, du directeur des élections et du commissaire à l’éthique à l’Assemblée nationale.
Seulement entre le début février et la mi-avril, j’ai trouvé quelques dizaines de références sans trop forcer. Pourtant, les appuis au PLQ montaient encore.
Puis, la première pelure de banane est arrivée : M. Milliard, que pensez-vous de la loi 96?
Un peu à l’image de Robert Bourassa, qu’il présente comme un modèle, Charles Milliard a répondu en trois temps qu’il n’était ni pour, ni contre, bien au contraire.
Le 16 avril, Charles Milliard a déclaré qu’il voulait retirer certaines dispositions de la loi 96, notamment celle sur l’interdiction faite aux employés de l’État de communiquer dans une autre langue que le français avec les immigrants établis au Québec depuis plus de six mois, ainsi que certaines règles s’appliquant aux petites entreprises. Jusque-là, ça allait.
Puis, M. Milliard a expliqué qu’il voulait protéger « une grande partie de la loi 96 » et, conséquemment, qu’il souhaitait renouveler l’utilisation de la disposition de dérogation pour continuer de soustraire la loi de l’application des Chartes québécoise et canadienne, et de l’examen des tribunaux.
Ce jour-là, M. Milliard a franchi le Rubicon, rompant non seulement avec la position de son parti envers la loi 96, mais aussi envers le caractère quasi constitutionnel de la Charte québécoise, un héritage de Robert Bourassa que la CAQ avait piétiné en adoptant d’abord la loi 21, puis la loi 96. Des députés libéraux n’avaient manifestement pas eu le mémo, et certains ont fait le saut. Ça a brassé au caucus.
Le lendemain, le 17 avril, M. Milliard s’amendait, en mettant l’utilisation de la disposition de dérogation au conditionnel. À son auditoire anglophone, il a ajouté vouloir faire en sorte que l’emploi de la clause dérogatoire ne soit plus nécessaire, sans dire comment il allait y arriver.
(Suggestion : la façon la plus simple serait de cesser de porter atteinte aux droits fondamentaux des Québécois ou de retirer la disposition de dérogation de la loi 96, puis de laisser les tribunaux faire leur travail.)
Le surlendemain, le 18 avril, la séance de patinage artistique a pris une autre direction, et M. Milliard a dit qu’il allait s’asseoir avec les juristes des ministères pour savoir si la disposition de dérogation était nécessaire. Il disait aussi vouloir faire des ajouts à la loi 96 pour favoriser la maîtrise du français chez les jeunes et hausser les investissements en francisation des immigrants. Ça sentait le désespoir et l’improvisation devant l’impossibilité de remettre le dentifrice linguistique dans le tube.
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Au Québec, il y a trois sujets qui vont toujours recevoir une couverture médiatique avant presque tout le reste : le Canadien en séries, Céline, et la langue.
Pendant trois jours, tous les Québécois qui s’intéressent à la politique ont vu M. Milliard jongler avec les assiettes qu’on lui lançait en tentant d’en échapper le moins possible.
Ronald Reagan avait cette expression : « If you’re explaining, you’re losing ».
L’élan des libéraux s’est arrêté là. Et la glissade a commencé.
Certains vont conclure que ce sont surtout les Québécois anglophones qui ont fait faux bond au PLQ.
Quand on regarde un peu plus dans le détail des sondages Léger avant et après le virevoltage de M. Milliard, on constate que les appuis des anglophones aux libéraux sont passés de 61 et 65 % dans les deux sondages avant, soit ceux du 21 mars et du 4 avril) à 57 et 59 % dans les deux sondages après, soit ceux du 19 avril et du 17 mai. Donc, disons de 63 à 58 % en moyenne, avec tous les bémols que l’on doit ajouter pour un échantillon réduit. C’est vrai que ça a baissé, sans compter la hausse qui se serait potentiellement poursuivie.
Chez les francophones, ces mêmes appuis sont passés de 23 et 22 % avant, à 19 et 17 %. Donc, de 22,5 % à 18 %. En proportion du total des appuis, on parle donc d’une chute de 8 % chez les anglophones, et de 20 % chez les francophones.
Je répète : toutes proportions gardées, les francophones ont réagi plus fortement.
Je pense que la majorité des Québécois, en tout cas ceux dont l’allégeance politique peut changer d’une élection à l’autre, croient M. Milliard quand il dit qu’il n’aurait jamais toléré et qu’il ne tolérera jamais les fling-flang et les brownies.
De façon générale, ils sont même prêts à lui faire davantage confiance qu’à M. Rodriguez et aux autres chefs que le PLQ a eus depuis l’élection de 2018.
Je pense aussi que bien des Québécois espèrent, face au piétinement des droits fondamentaux de plusieurs d’entre nous, une approche basée sur des principes clairs.
Et que jusqu’à présent, cette clarté manque encore.
-30-
Je m’appelle Patrick Déry. J’écris pour vivre et je tente quelque chose de différent ici. Si vous avez aimé lire ce texte, vous pouvez m’encourager en m’achetant un café. Les commentaires, les partages et les mentions « j’aime » sont toujours appréciés.
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Je n’ai jamais voté pour le PLQ et j’y songe. Premièrement il faut sortir du débat existentiel sur la souveraineté. S’il y a un mauvais « timings » pour parler d’indépendance, c’est maintenant. Ça le PLQ devrait en profiter. Votre analyse souffre aussi du manque de référence à un passé proche. Le gouvernement Charest a laissé des traces profondes. C’est l’objection que j’entends le plus souvent chez mes amies et collègues qui ne savent pas encore pour qui ils voteront.
Je fais une suggestion simple qui je crois permettrait au PLQ ou à un autre parti d’aller se chercher des appuis : revenir au concret.
L’an dernier, on a découvert et réparé un trou sur l’autoroute 40 près de Berthier. Cette semaine, c’est arrivé à Labelle sur la route 117. L’adaptation aux changements climatiques exigera des adaptations dans nos infrastructures routières. Nous avons l’expertise au Québec mais il faut un plan concret avec des échéanciers et des budgets. Même chose pour la réforme de la fiscalité municipale. J’aurais une longue liste de choses concrètes que le gouvernement provincial pourrait et devrait faire. On ne parlerait pas de souveraineté, ni de gauche ou de droite mais d’éléments concrets de la réalité quotidienne des gens. Qu’en pensez-vous?
Texte vraiment stimulant, et la séquence sur la loi 96 est finement observée. Une nuance, peut-être, sur le recul libéral : il coïncide avec un autre événement majeur, l'arrivée de Christine Fréchette à la tête de la CAQ. Le PLQ plafonne à 32 % à la mi-avril, juste comme la CAQ amorce sa remontée d'une dizaine de points — « l'effet Fréchette » qu'évoquent les sondeurs. Difficile, dès lors, d'attribuer la glissade aux seuls trois jours de cafouillage linguistique. Vous le présentez comme une lecture personnelle, et c'est tout à votre honneur ; j'aurais simplement aimé voir cette explication concurrente pesée dans la balance.